Question de contexte : la laïcité instrumentale

Janette Bertrand voilée

Nous avons sans doute tous déjà été confrontés à des propos que nous avions tenus dans un contexte spécifique et qui ont été ramenés sur la table sans présenter ce dernier. Lorsque ce stratagème est utilisé afin de discréditer nos dires, voire leur auteur en tant que personne, nous conviendrons qu’il s’agit d’une tactique argumentaire malhonnête qu’il est souhaitable d’enrayer. Dans le domaine des idées politiques, pourtant, la décontextualisation délibérée est depuis bien longtemps érigée en vertu. L’école classique américaine de l’histoire des idées politiques, dans la foulée de Leo Strauss, étudie la philosophie politique de façon à toutes fins pratiques isolée des travaux empiriques dressant un portrait du contexte social qui l’a vu naître. Le monde francophone n’est pas en reste, alors que les diplômés de l’Institut d’études politiques de Paris, à l’image de l’Israélien Zeev Sternhell, importent souvent cette lecture purement textuelle de la pensée politique jusque dans l’étude de phénomènes contemporains. Seul les courants émergents comme la Cambridge School de Quentin Skinner et l’histoire sociale des idées, au sein de laquelle s’inscrivent des marxistes comme Ellen M. Wood et Enzo Traverso, expriment une certaine dissidence et appellent à la contextualisation des idées politiques(1).

Cette lecture décontextualisée qui prend les idées comme des notions en débat hors du temps au sein duquel des figures aussi variées que Platon, Machiavel, Adam Smith ou Richard Martineau se répondent, semble trouver des adeptes notoires dans l’espace public québécois, en particulier avec le débat sur la charte des valeurs. Pierre Foglia, par exemple, prétend offrir une interprétation de la laïcité en faisant complètement abstraction de l’évolution historique du concept et des forces politiques qui s’en réclament(2). Il ne s’éloigne pas tellement de la posture du gouvernement à ce sujet, si ce n’est qu’au nom du patrimoine, ce dernier absout le catholicisme du péché de la présence au sein des institutions étatiques. C’est aussi sur ce type de lecture de la pensée politique que s’appuient ceux et celles qui, comme Janette Bertrand, invoquent le féminisme comme argument ultime en faveur de la charte péquiste.

L’intervention des « Janette », si elle en a désolé plus d’un parmi lesquels vous pouvez me compter, a tout de même mis en lumière certains aspects du débat qui avaient peu été explorés jusqu’ici(3). En premier lieu, les propos tenus par Janette Bertrand ont le mérite d’avoir explicité la conception du féminisme sur laquelle repose l’appui à la charte. Pour porter le voile de façon volontaire, les femmes musulmanes sont nécessairement « manipulées »(4). Pour Denise Filiatrault, elles sont tout simplement « folles »(5). Cela revient à dire que sur un enjeu aussi important que la liberté de conscience, une seule conception peut se réclamer légitimement du féminisme. Les « Janette » défendent en fin de compte une orthodoxie féministe qui correspond à une vision qu’elles ont pour des raisons historiques développées au sein de leurs luttes passées. Qu’elles considèrent le voile comme un symbole de soumission féminine et la religion comme une forme d’oppression des femmes par les hommes est bien sûr de leur droit; qu’elles érigent leur conception du féminisme en orthodoxie, transformant ce qui a toujours été un espace public de débat en conception figée est beaucoup plus problématique. Pour ce qui est de refuser aux femmes voilées une subjectivité authentique qui leur permette de dire librement comment elles envisagent leur condition, voilà qui empeste le colonialisme et qui est bien antiféministe. N’était-ce pas justement cette subjectivité que l’enfermement des femmes dans la sphère privée par la privation du droit de vote et de participation au débat public niait, et au nom de laquelle les femmes se sont battues pendant la première vague de féminisme? Il aurait été souhaitable que l’intervention des « Janette » se présente pour ce qu’elle est : une défense du projet du gouvernement, au nom d’une certaine conception libérale du féminisme. En articulant leur intervention de cette façon, ces femmes se seraient elles-mêmes imposé le fardeau de démontrer le bien-fondé de leur position, plutôt que de s’en tenir à disqualifier la prétention au féminisme de celles qui ne pensent pas comme elles.

La décontextualisation de leur proposition par rapport aux débats internes au féminisme par les « Janette » n’a rien de surprenant. La présentation de diverses positions féministes sur la charte aurait mis en tension certains des fondements de la position exprimée et du féminisme libéral sur lequel elle s’appuie. Le libéralisme défend grosso modo depuis le début du XIXe siècle une égalité de droits entre des citoyens abstraits. Un des principaux enjeux a longtemps été de savoir qui était inclus parmi ces individus génériques jouissant de droits égaux. C’est pour que les femmes soient incluses dans cette catégorie que la première vague de féminisme a émergé. Or, beaucoup de femmes ont tôt fait de se rendre compte que l’égalité de droit ne signifiait pas l’égalité de fait. L’inégalité face à la reproduction ainsi que sur le marché de l’emploi, entre autres, a soulevé de nouveaux enjeux pour les luttes des femmes. La conception du féminisme de ceux et celles qui appuient la charte relève plutôt de la première vague que de la deuxième. Elle invoque une conception abstraite de liberté de ce qui est interprété comme contrainte formelle(6), mais laisse dans l’ombre les enjeux bien concrets de l’inégalité des femmes issues de minorités visibles sur le marché de l’emploi, entre autres problèmes d’une urgence bien plus grande que la question du voile, à mon avis. Tout aussi important, elle prétend imposer l’égalité telle qu’elle la conçoit aux femmes que la lueur d’une telle « vérité » n’a pas encore éclairées. Il y a bien évidemment quelque chose de colonialiste dans cette conception.

En somme, ce que la contextualisation de l’intervention des « Janette » nous aurait appris, c’est qu’un tel discours qui prétend au monopole du combat féministe n’est guère plus qu’un outil de la domination de la majorité canadienne-française sur les minorités. Cette domination s’exerçant plus particulièrement sur les femmes qu’on prétend sauver, la revendication du féminisme est au mieux naïve, voire même mensongère. En se faisant l’outil d’un projet discriminatoire, les « Janette » se devaient de présenter leur position hors du contexte des débats féministes comme de celui des inégalités sociales contemporaines, sous peine d’être incapables de soutenir leur propos de façon cohérente. S’entendre converser avec de grands principes abstraits arrachés à leur histoire tendra toujours à renforcer nos conceptions sur un sujet donné; confronter ces dernières à celles bien différentes de personnes autrement plus concernées par ces sujets est pourtant une étape incontournable à n’importe quel projet d’émancipation. La réflexion qui résulte d’une prise en compte du contexte et des gens qui y sont impliqués sera toujours plus constructive.

1. Sur la tradition straussienne et l’école de Cambridge, voir Ellen M. Wood, 2008, Citizens to Lords. A social history of Western political thought from Antiquity to the late Middle Ages, Londres et New York, Verso, p. 4-11; Wood expose sa propre méthode dans le même ouvrage, p. 11-17; pour Traverso, son approche de l’histoire intellectuelle est résumée dans Enzo Traverso, 2011, « Introduction. Écrire l’histoire au tournant du siècle », L’histoire comme champ de bataille. Interpréter les violences du XXe siècle, Paris, La Découverte, p. 5-23; un des ouvrages classiques de Zeev Sternhell dans lequel sa méthode d’histoire des idées est bien en évidence est Zeev Sternhell, 1983, Ni droite, ni gauche : l’idéologie fasciste en France, Paris, Éditions du Seuil.
2. Pierre Foglia, « La laïcité »/, La Presse +, 17 octobre 2013, http://plus.lapresse.ca/screens/4475-eb94-525eba3c-ab34-6f23ac1c6068|_0
3. Je n’ai évidemment pas la prétention de trancher quant à ce qui constitue une vision adéquate du féminisme. Il s’agit là d’une question sur laquelle les femmes luttant pour leur émancipation sont à même de se pencher, et sur laquelle elles réfléchissent déjà amplement depuis longtemps. Mon intention n’est ici que de montrer quelques-unes des implications de la revendication d’une orthodoxie féministe par les « Janette ».
4.  Katia Gagnon, « Les femmes voilées sont « manipulées », dit Janette Bertrand », La Presse, 15 octobre 2013, http://www.lapresse.ca/actualites/201310/15/01-4699931-les-femmes-voilees-sont-manipulees-dit-janette-bertrand.php
5. Patrick Bellerose, « Denise Filiatrault : les femmes qui disent porter le voile par choix sont « des folles » », Huffington Post Québec, 15 octobre 2013, http://quebec.huffingtonpost.ca/2013/10/15/denise-filiatrault-les-femmes-voilees-sont-des-folles_n_4102192.html
6. Abstraite en ce que les femmes qui portent le voile ne se sentent pas nécessairement forcée de le faire, et que la liberté de ce type d’oppression devient dans ce cas plus une question d’idéal abstrait que d’expérience vécue concrètement.

2 commentaires “Question de contexte : la laïcité instrumentale

  1. Christiane Gervais 6 mars 2014 at 10:32 - Répondre

    Quelle ignorance et ramassis de clichés que ce texte. Cette lecture « marxisante », d’un autre âge, du féminisme, est à la limite du ridicule. Vous n’apportez rien au débat, surtout pas un éclairage nouveau.

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