Plaidoyer pour Alexandre Paul et les marins du Arctic Sunrise

Alexandre Paul | Greenpeace | Artic Sunrise
Alexandre Paul | Photo provenant de Greenpeace

Il y a plusieurs années que je n’ai pas croisé Alexandre Paul. Pourtant, quand j’ai pris connaissance de l’interception du Arctic Sunrise par la garde-côtière russe le 19 septembre dernier, j’ai tout de suite pensé à lui. Quand on a annoncé la présence d’un Montréalais dans l’équipage incarcéré, j’avais la certitude qu’il s’agissait de mon ami et ancien collègue perdu de vue depuis si longtemps. La nouvelle n’a pas tardé à être annoncée, Po Paul avait, comme à son habitude, confronté les plus féroces créatures du large, et contrairement aux précédentes, il n’a pu s’en tirer qu’au détriment de sa liberté. Les mercenaires du grand capital, comme l’État russe au service de son maître Gazprom, ne laissent pas aisément filer leurs proies. Surtout lorsque celles-ci s’affairent à miner les fondements mêmes de la domination qu’ils exercent sur le monde.

La dernière fois que j’ai vu Po Paul, il était cloué à la terre ferme en raison d’une blessure contractée sur le navire et témoignant de la difficulté du travail maritime. Une lourde charge lui avait écrasé le pied, le rendant inapte à aider l’équipage. Il en avait profité, comme de nombreuses fois auparavant, pour conter ses aventures aux confins de la Terre tout en prenant des nouvelles de ses êtres chers. Au fond, ce contretemps était bien peu de chose comparé aux conséquences qu’auraient pu avoir sa rencontre heureusement manquée avec le harpon d’un pêcheur japonais dont il nous avait fait part lors d’une précédente escale dans sa ville natale. Déjà cette blessure qui le contraignait au repos nous faisait réaliser que l’invincibilité n’existe pas en ce bas monde, et encore moins pour quelqu’un qui gagne sa vie en prenant de tels risques.

On peut penser ce qu’on veut de Greenpeace. De mon côté, j’ai toujours eu un problème avec le refus obstiné de cette organisation à inscrire son analyse des enjeux écologiques dans une critique du capitalisme. La question des changements climatiques me semble indissociable de la question sociale de l’accès aux moyens de survie, et donc de leur distribution. Pourtant, les actions prises par les militants de Greenpeace qui forment l’équipage du Arctic Sunrise s’inscrivent parfaitement dans ma conception des luttes anticapitalistes.

Les autorités russes ont d’abord invoqué la piraterie pour accuser Alexandre Paul et ses confrères. Cette accusation a depuis été abandonnée. Elle correspond pourtant mieux aux actes commis que celle de hooliganisme qui l’a remplacée. Ma connaissance sommaire de l’âge d’or de la piraterie m’a amené à accepter la culpabilité de mon ami selon le chef d’accusation dont il est ici question. C’est la légitimité des lois qui criminalisent les pirates qui me semble problématique. Au début du XVIIIe siècle, de nombreux marins, parmi lesquels figuraient beaucoup d’anciens paysans anglais et irlandais expropriés et envoyés au large de force après avoir été arrêtés pour vagabondage, se sont mutinés contre les autorités qui les réduisaient à d’innommables conditions. De nombreux esclaves africains ayant pu échapper en mer à la traite négrière et à la terreur qui l’accompagnait se sont alliés aux mutins. Ces bandes de hors-la-loi dont l’esprit de justice est difficilement contestable constitue le fondement de la conception moderne de la piraterie qui a été criminalisée et sévèrement punie depuis cette époque. Ce qu’on reproche aux pirates, c’est de perturber le cours d’un processus social d’une indéniable injustice.

Il y a plus que l’accusation de piraterie qui rapproche Po Paul et ses comparses des hommes libres du large qui arboraient le pavillon noir il y a quelque trois cents ans. Ce qui les mène à être catégorisés comme pirates relève d’un processus analogue. Ils se sont tous retrouvés à sillonner les mers en raison d’un processus de marchandisation. D’un côté, les paysans expulsés de leurs terres par des landlords invoquant un droit de propriété absolu et niant les usages coutumiers tels que l’accès aux terres communales ont été victimes de la marchandisation du moyen le plus élémentaire de la survie humaine. De l’autre, les déportés africains étaient arrachés à leur continent par des exploiteurs qui les transformaient littéralement en marchandise. C’est pour échapper à cette marchandisation, l’un de sa force de travail, l’autre de sa vie même, que l’un et l’autre s’enrôlaient dans un équipage pirate avec lequel ils assuraient leur survie collectivement, en ayant un mot à dire sur les décisions qui influaient sur leur vie, contrairement à la situation qui prévalait sur les navires de la couronne.

À la différence de ceux qui, il y a environ trois siècles, étaient accusés de piraterie, les marins de Greenpeace n’ont pas été contraints de prendre le large. Ils ont choisi de le faire, je suppose, car ils avaient la conviction que sans des actions concrètes contre certaines pratiques dommageables pour notre planète en tant que milieu de vie de l’espèce humaine, nos pratiques sociales nous mèneraient à l’extinction. Ce qui justifie leurs préoccupations est pourtant intimement lié à leurs prédécesseurs au drapeau noir. Car ce qui menace notre existence sur cette planète, c’est la soumission de dimensions toujours plus nombreuses et d’espaces géographiques toujours plus étendus aux impératifs du marché. La plate-forme de Gazprom visée par Greenpeace est un excellent exemple de ce phénomène : l’accès aux hydrocarbures de la région était jusqu’à récemment impossible; en raison des changements climatiques causés en grande partie par l’exploitation d’autres sources d’énergies fossiles, les stocks se trouvant au fond de l’océan Arctique peuvent maintenant devenir des marchandises, générant d’importants profits tout en accélérant le décompte final de la présence humaine sur la Terre. Alexandre Paul et l’équipage du Arctic Sunrise se sont battus contre la transformation d’une partie critique du monde en marchandise. En cela ils se sont à mon sens inscrits dans la continuité des pirates du XVIIIe siècle qui résistaient au développement encore embryonnaire du capitalisme. Il s’agit de la poursuite d’une tradition de laquelle on peut être fier. Pour ma part, je suis fier du travail accompli par mon ami Po Paul, mais je suis inquiet par rapport à ce qui sera fait pour le décourager de poursuivre cette lutte juste et nécessaire dans l’avenir.

Je ne sais pas dans quelle mesure Po Paul serait d’accord avec l’analyse présentée dans ce texte. Je soupçonne qu’il approuverait la majeure partie de mon analyse; mais je préférerais évidemment qu’il puisse me donner son avis sur le sujet plutôt que de spéculer sur son opinion. Il faut un courage hors du commun pour aller affronter le grand capital sur une plate-forme de forage dans l’Arctique. Il en faut tout autant pour subir les conditions de détention déplorables qui règnent dans les institutions carcérales russes. L’équipage du Arctic Sunrise a fait preuve de ce courage en allant confronter le capital dans une nouvelle étape de son développement globalisant, car seule la résistance acharnée à cette redoutable menace pourrait permettre de préserver le seul milieu de vie auquel nous avons accès. L’humanité en doit plus d’une à Po Paul et à tous ces militants qui résistent jour après jour à son autodestruction programmée. Il est temps de remettre à ces gens une petite partie de ce qu’ils ont fait pour nous : faisons en sorte que les autorités russes libèrent Alexandre Paul et ses compagnons du Arctic Sunrise. Exigeons de Stephen Harper et John Baird qu’ils fassent pression sur leurs homologues russes afin d’obtenir justice pour l’équipage dans son ensemble, et particulièrement pour Alexandre Paul et Paul Ruzycki, les deux ressortissants canadiens auxquels ils doivent assistance en raison de leurs fonctions.

Pour écrire à l’ambassade russe

Pour joindre le ministre Baird

Pour joindre le Premier ministre Harper

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