Gauche, droite et démocratie

Photo demos dans la rue
Manifestation du Printemps érable | Photo : Sandrine Landry

Depuis quelques années, il est fréquent d’entendre les gens au sommet de l’échelle sociale donner des leçons de démocratie à des organisations populaires. La même chose vaut pour la droite qui se targue d’être plus démocratique que la gauche. Il y a tout juste quelques deux ou trois décennies, cela aurait été impensable. En premier lieu, l’histoire pas si lointaine interdisait à la droite de s’élever en championne de la démocratie. Mais en regardant de plus près, c’est le sens même qu’avait depuis des siècles le mot démocratie qui minait toute possibilité des puissants de se l’approprier et de l’invoquer pour défendre leur position face à leurs subordonnés. En me basant sur les apports de la politologue américaine Ellen M. Wood(1), je soutiendrai ici qu’entre le début du XIXe siècle et la fin du XXe, le développement du capitalisme a donné lieu à un glissement de sens du terme démocratie qui a transformé ce qui était un outil d’émancipation en arme de domination. Ce n’est qu’en prenant la mesure d’un tel changement de sens qu’il devient possible de comprendre que quelqu’un comme Marcel Côté affirme « que la mafia [est] plus démocratique que les associations étudiantes »(2).

L’année 2012 a donné lieu à plusieurs allocutions de Jean Charest et des membres de son cabinet dans lesquelles ils critiquaient les manifestants et les organisations étudiantes au nom de la démocratie. Le vote à main levée des assemblées étudiantes a été associé à l’intimidation. Et le gouvernement a déclenché les élections en se posant en défenseur de la démocratie contre un Parti Québécois dépeint comme subordonné à « la rue et l’intimidation ». Le PDG de la Fédération des Cégeps vient de répéter une critique bien similaire de la démocratie associative devant la commission Ménard(3). Il n’y a aujourd’hui rien d’exceptionnel à ce que le parti de l’ordre se drape du vocabulaire démocratique pour livrer sa critique des masses. Les tenants de l’approche du totalitarisme, de Zbigniew Brzezinski à Stéphane Courtois, s’y sont mis depuis longtemps. Les théoriciens de la fin de l’histoire s’y sont joints plus récemment. Ce vocabulaire démocratique domestiqué par la droite conservatrice a pratiquement fait disparaître la critique traditionnelle de la démocratie. Pour être plus précis, on peut dire que la critique de la société de masse a été séparée de la critique de la démocratie pour se transformer en défense des institutions désormais considérées comme la substance de la souveraineté populaire.

Cette adoption du vocabulaire démocratique par la droite conservatrice était impossible il y a une cinquantaine d’années. À l’époque, le souvenir encore frais du nazisme et du fascisme, de la collaboration et de l’appui des partis conservateurs à ces régimes disqualifiaient la droite quant à la défense de la démocratie. La résistance face au suffrage féminin jusqu’après la guerre n’aidait en rien les élites traditionnelles à se détacher de ce stigmate de réactionnaire. La tolérance, voire l’appui formel à des dictatures sanguinaires par les puissances occidentales, notamment en Espagne jusqu’en 1975 et au Chili jusqu’en 1990, a contribué à perpétuer cette image antidémocratique jusqu’à bien récemment. Mais avec le déclin et la dislocation de l’URSS, le discours anticommuniste a réconcilié conservatisme et démocratie au point où c’est la gauche qui porte désormais le fardeau de la preuve en étant souvent considérée a priori antidémocratique. Puisque la gauche radicale ne menace plus la position sociale des élites, ces dernières peuvent reléguer les dictatures occidentales à l’oubli et se présenter comme ultime rempart pour protéger la démocratie formelle chaque fois qu’ils sont appelés à faire la moindre concession sous forme de politiques de redistribution.

Ce changement d’usage du vocabulaire démocratique reflète un changement de sens du mot lui-même. Depuis l’Antiquité grecque, le terme démocratie était utilisé par ses critiques, dont Platon est un exemple éloquent, dans le sens de tyrannie de la majorité, ou mob rule. Thomas Hobbes appelait au XVIIe siècle à un État absolutiste, le Leviathan, pour dompter la multitude, le demos qui impose sa gouverne. L’objet du politique s’est depuis transformé au point où la classe dominante ne sent plus le besoin d’exclure les masses travailleuses du processus politique. Après avoir réussi à imposer les conditions de l’exploitation des travailleurs comme fondements institutionnels des sociétés occidentales, la classe dominante n’a plus à craindre pour sa position sociale en fonction de la rotation des détenteurs du pouvoir politique. Le développement du capitalisme engendre un mécanisme de domination d’une classe sur une autre par des mécanismes « purement » économiques, n’exigeant du pouvoir politique que de faire respecter les règles du jeu en protégeant la propriété, en garantissant les contrats et en participant à la marchandisation de ce qui n’est pas encore soumis aux lois du marché.

Évidemment, cette dernière tâche que les capitalistes attribuent aux institutions politiques, soit la marchandisation, est celle qui est la plus conflictuelle. Il s’agit en somme de définir quelles dimensions de la vie humaine seront mises hors de portée de la souveraineté politique, et par conséquent de tout contrôle démocratique. Puisque les grands partis de gauche des pays occidentaux ont abandonné le projet de remplacer le capitalisme, la droite accepte d’être exclue du pouvoir pour un temps, sachant qu’aucune transformation irréversible de l’ordre socio-économique n’est à l’ordre du jour. À l’époque de la Guerre Froide, la montée de la gauche servait d’excuse à l’imposition de dictatures de droite. La montée aux barricades des élites économiques d’aujourd’hui prend un sens plus figuré que littéral. Et elle s’accompagne maintenant plus que jamais d’un vocabulaire démocratique.

Ce discours en apparence démocratique constitue une défense des intérêts d’une minorité privilégiée dans une sphère de la vie sociale échappant à tout contrôle démocratique. En appauvrissant le politique de sa capacité à engendrer l’égalité sociale de ceux qui y sont inclus, la classe dominante réduit l’emprise du demos, le peuple, sur son existence. Cette attaque à ce qui a, depuis la Grèce antique, été connu sous le nom de démocratie se présente désormais trompeusement sous cette même appellation. La droite peut crier sur tous les toits qu’elle défend la démocratie; la souveraineté populaire reste le fondement de la distinction gauche-droite. Et ce n’est qu’une fois qu’a été soustraite à ce contrôle démocratique sa capacité à exploiter le peuple que la classe dominante n’a accepté le suffrage universel. Le sens traditionnel du mot démocratie semble donc plus à même de rendre compte de la réalité contemporaine que celui que la droite lui attribue. D’un côté, le demos, de l’autre, les élites; entre les deux, une relation d’exploitation au profit de ces dernières. Il s’agit de ne pas se laisser berné quand les représentants de ces élites demanderont nos votes. Ce sera justement le cas au municipal cet automne, et il n’est pas à exclure que ce le soit au provincial.

1. Ellen Meiksins Wood, 1995, « Labour and democracy, ancient and modern », Democracy against capitalism, Cambridge, Cambridge University Press, p. 181-203.
2. Denis Lessard et Annabelle Blais, « Mairie de Montréal : Marcel Côté se lance dans la course », La Presse, 13 juin 2013, disponible en ligne http://www.lapresse.ca/actualites/montreal/201306/12/01-4660700-mairie-de-montreal-marcel-cote-se-lance-dans-la-course.php
3. Lisa-Marie Gervais, « Le vote de grève devrait être électronique et mieux encadré, dit la Fédération des cégeps », Le Devoir, 25 septembre 2013, disponible en ligne http://www.ledevoir.com/societe/education/388340/le-vote-de-greve-devra-etre-electronique-et-mieux-encadre-dit-la-federation-des-cegeps

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