La crise écologique et la lutte des classes

Fukushima
Incendies suite à la catastrophe nucléaire de Fukushima

Les nouvelles qui arrivent périodiquement de Fukushima laissent présager une catastrophe. Face à ce désastre écologique, ceux qui, hier encore, défendaient le nucléaire comme solution verte à la croissance des besoins énergétique se font plus discrets. Mais le fondement de leur argumentaire reste encore très présent dans toutes les défenses d’un développement prétendument durable, et doit nous rappeler que nous nous dirigeons toujours vers une impasse dont les conséquences n’auraient rien à envier au drame nucléaire japonais.

La prémisse des défenseurs du nucléaire comme énergie verte réside dans l’impératif de la poursuite de la croissance économique. Parce que nous n’avons pas le choix de faire croître le PIB, nous ne pouvons réduire radicalement notre consommation d’énergie. Le nucléaire serait à cet effet une alternative aux énergies fossiles en ce qu’il réduit considérablement les émissions de gaz à effet de serre. On se garde bien sûr de nous rappeler les enjeux de stockage des déchets radioactifs qui, advenant un développement accru de la production d’énergie nucléaire, prendraient des proportions à la hauteur de la consommation ainsi engendrée. Toutefois, cette question d’importance ne doit pas nous aveugler face aux similitudes entre la défense du nucléaire et celles d’autres sources d’énergie comme alternatives aux hydrocarbures. Aucun déchet radioactif n’accompagne la production d’énergie éolienne, par exemple, mais embrasser cette dernière en y voyant la sortie de l’impasse historique à laquelle est confrontée l’humanité nous ferait passer à côté du véritable enjeu.

Il serait opportun de se rappeler que ce qui nous a conduits dans le cul-de-sac dans lequel nous sommes pris n’est pas le pétrole, mais bien le capitalisme. Le développement sans précédent de ce que les marxistes appellent les forces productives qui a été engendré par ce type de relation sociale a modifié radicalement le mode de vie des groupes humains qui l’ont connu. Pour plusieurs d’entre nous, cette transformation de notre façon de vivre dont le progrès technologique est une des manifestations a entre autres eu des conséquences positives sans lesquelles nous aurions bien du mal à vivre si nous en étions privés du jour au lendemain. Mais il faut aussi se rappeler que l’avènement et le développement de cette organisation sociale caractérisée par la lutte de tous contre tous au sein des marchés a été accompagné depuis sa genèse d’épisodes de grande violence. Et le maintien de ce régime fondé sur une course à la croissance effrénée engendrera assurément l’épisode de violence le plus catastrophique de l’histoire humaine : l’auto-extermination de notre espèce.

Si l’humanité court à sa perte, on est en droit de se demander ce que font des dirigeants qui prétendent agir en notre nom et dans notre intérêt. Pourquoi des êtres humains laisseraient-ils cette catastrophe annoncée se produire sans y mettre un frein, voire en appuyant un peu plus sur l’accélérateur? La réponse à cette question doit se décliner en deux parties. En premier lieu, il faut prendre la mesure des contraintes que le capitalisme impose aux pouvoirs politiques de ce monde en les soumettant aux règles du jeu de l’économie marchande. Pour se soustraire à ses contraintes, les États devraient opérer une rupture radicale avec les principes économiques actuels, ainsi qu’avec le droit international qu’ils ont fondé par leurs accords économiques mutuels. Une telle rupture ne se ferait certainement pas sans conséquence. Les Bolchéviks de Lénine n’ont-ils pas jadis appris à leurs dépens que l’impératif du progrès économique peut poursuivre les États jusque dans la compétition géopolitique? Dans un système international qui diffère par la plus grande interdépendance entre les unités politiques et les capitaux qui y circulent, la rupture d’une de ces unités avec l’économie capitaliste resterait un enjeu important pour les autres États dans leur mission de protéger la propriété privée de leurs citoyens, incluant celle qu’ils possèdent à l’étranger. Même en supposant qu’ils veuillent défendre équitablement les intérêts de l’ensemble de leur population, on peut se demander dans quelle mesure les dirigeants politiques pourraient le faire vu le peu de latitude que laissent le capitalisme et le système interétatique combinés. Et c’est sans compter sur les intérêts de classe de ces dirigeants politiques. C’est à ceux-là que nous arrivons maintenant.

L’autre partie de la réponse concerne la classe dominante qui défend la fuite en avant dont nous sommes témoins, en attendant d’en être les victimes. Les capitalistes étant des êtres humains, pourquoi s’entêtent-ils à prioriser leur chiffre d’affaires sur la survie de l’espèce humaine? Pour répondre à cette question, il faut prendre la perspective de l’inégalité des conséquences de la crise écologique en cours. Le processus globalisant du développement capitaliste assure, par la marchandisation des divers espaces et des différentes dimensions de la vie humaine et de la nature, que des accès aux zones non encore dévastées seront disponibles pour un certain temps à qui pourra se les payer. Nous faisons donc face à une classe sociale qui retire la plus grande part des bénéfices de cette course à la croissance tout en en subissant le moins les conséquences. N’est-il pas ironique que certains pensent voir la sortie de l’impasse émerger de l’action de ceux-là mêmes qui profitent de celle-ci? On pourra bien vendre des voitures électriques sur le marché de la bonne conscience tout en continuant à produire des Hummer; c’est au profit sur les uns et sur les autres que s’accrochent les entrepreneurs. La durabilité du développement signifie pour eux la prolongation de l’inaction face à la catastrophe annoncée, puisque la seule véritable action qui rende durable le mode de vie des humains constitue une attaque contre leurs profits.

Voilà déjà de nombreuses années que nous le disons, et nous sommes de plus en plus nombreux à le dire : la solution à la crise écologique réside dans la prise en charge démocratique de ses enjeux contre les impératifs de compétition du capitalisme. Pour cela, il faut remettre à l’abri des lois du marché les espaces et les dimensions de nos vies que le capitalisme a conquis au fil du temps. Le combat écologique pour la survie de l’espèce humaine est une lutte de classe; un combat contre la marchandisation du monde et ceux dont le statut social en dépend, et qui la défendront contre vents et marées.

2 commentaires “La crise écologique et la lutte des classes

  1. Pierre-Paul St-Pierre 25 septembre 2013 at 10:48 - Répondre

    Je veux juste spécifier que « Le nucléaire » n’est pas une énergie sale en tant que tel car il est aussi possible de faire des réacteurs de fission nucléaire au Thorium plutôt qu’à l’Uranium, ce qui fait disparaître tous les désavantages : pas de haute pression, donc pas d’explosion possible, pas de catastrophe possible, plus efficace, plus abondant, produit 1000 fois moins de déchets, qui devront être entreposé quelque centaines d’années plutôt que 100000 ans, etc… Il faut juste développer la technologie

    http://en.wikipedia.org/wiki/Thorium-based_nuclear_power

  2. Michel-Philippe Robitaille
    Michel-Philippe Robitaille 25 septembre 2013 at 8:43 - Répondre Author

    Je ne suis pas très au fait de ces particularités liées à la matière première utilisée en vue de la production nucléaire. Étant spécialisé en sciences sociales, je tente d’apporter un éclairage propre à cette perspective sur les enjeux écologiques. Si ce que vous dites est vrai, il y a peut-être lieu de réduire légèrement nos inquiétudes face au nucléaire. Mais comme vous le dites, la solution que vous proposez permet de réduire et non d’éliminer complètement les déchets radioactifs engendrés par la production d’énergie. Dans un monde aux ressources limitées et ayant une capacité de stockage des déchets dangereux limitées, le développement exponentiel et perpétuel qu’exige le capitalisme n’est à mon humble avis tout simplement pas viable. Devons-nous trouver des façon de produire de l’énergie en engendrant moins de déchets radioactifs et de gaz à effet de serre? Bien sûr. Mais nous devons bien davantage penser à réduire notre consommation d’énergie et trouver une alternative à un système économique qui entre en crise lorsque la production de valeur n’augmente pas pendant six mois. En vous remerciant de votre contribution au débat!

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